Dans l’imaginaire collectif, la causerie d’avant-match est une scène de cinéma. Un entraîneur debout, la voix grave, les mots qui claquent, les regards qui s’embrasent. On pense à Bernard Laporte haranguant ses Bleus, à Fabien Galthié murmurant presque, ou aux discours devenus viraux des coachs néo-zélandais, sobres et chargés de sens. Pourtant, dans la réalité des vestiaires, la causerie est rarement un moment d’éloquence pure. Et c’est précisément là qu’elle devient intéressante.
Dans le rugby, il y a les mêlées, les chandelles, les silences lourds après un plaquage raté. Et puis il y a la causerie d’avant-match. Quinze minutes à huis clos, parfois moins, où un entraîneur, un capitaine ou un cadre tente de faire basculer un groupe dans l’état de grâce. La scène est devenue un rituel sacralisé, presque un genre littéraire à part entière, nourri par les documentaires, les récits d’anciens joueurs et quelques phrases devenues mythiques.
De Laporte à Novès, l’art de la gueulante
Longtemps, la causerie a été perçue comme un moment de bravoure virile : voix grave, regards appuyés, promesse de combat. Aimé Jacquet au football a marqué les esprits, mais le rugby n’est pas en reste. Bernard Laporte, à l’époque du XV de France, maniait l’invective comme une arme. Guy Novès, lui, préférait la retenue et la clarté tactique, convaincu que l’émotion mal canalisée brouille le jeu plus qu’elle ne l’éclaire. Et encore, il lui arrivait de pousser sa gueulante.
Car la causerie n’est pas qu’un exutoire. Elle est d’abord un outil de « focalisation », dans n’importe quel sport, selon les grands principes de psychologie. À l’approche du coup d’envoi, les joueurs sont saturés d’informations, d’attentes, de bruit. Le rôle du discours est alors de simplifier, de hiérarchiser, parfois de réduire le rugby à trois ou quatre principes clairs : gagner la ligne d’avantage, sécuriser les rucks, jouer ensemble. Ou alors : « On leur marche sur la gueule, on leur tire le c****lles ». Rien de spectaculaire (quoi que…), mais l’essentiel.
Les meilleures causeries ne cherchent pas à tout dire. Fabien Galthié l’a souvent rappelé : « Le travail est déjà fait« . À ce stade, il ne s’agit plus d’apprendre, mais de rappeler l’identité collective. Avant le match d’ouverture du mondial 2023 France – Nouvelle-Zélande (désolé pour ce souvenir), le staff avait insisté sur l’histoire du groupe, sur le chemin parcouru, plus que sur l’adversaire. Une manière de ramener les joueurs à eux-mêmes, à ce qu’ils contrôlent.
Mais c’est peut-être dans le rugby amateur que la causerie révèle ses pépites les plus sincères. Dans un vestiaire municipal aux murs défraîchis, entre un strap de fortune et une bière tiède promise à l’après-match, certains discours parfois incompréhensibles touchent juste par leur simplicité. Ou par leur complexité, tout dépend du folklore de la région.
Réseaux sociaux et plaidoirie
Pas de jargon managérial ni de data ni de poèmes ou de poésie, des mots bruts, simples, sur le plaisir de jouer ensemble, sur le copain blessé resté au bord du terrain, sur le village d’en face qu’on ne bat « pas souvent », ou encore de la famille insultée. Ces causeries-là ne feront jamais le tour des réseaux sociaux pour leur niveau de plaidoirie, mais elles forgent une culture, un attachement, parfois une mémoire collective qui dure bien plus qu’un score.
Parfois, un mot suffit. Jonny Wilkinson racontait que certaines de ses plus grandes performances avaient été précédées de causeries presque banales, mais ponctuées d’une phrase juste, prononcée au bon moment. À l’inverse, les discours trop chargés émotionnellement peuvent produire l’effet inverse : crispation, précipitation, fautes inutiles. À chaque coach sa méthode, à chaque coach sa perception.
La causerie est aussi un miroir des évolutions du rugby moderne. Finis, ou presque, les monologues autoritaires. Place aux échanges, aux prises de parole des joueurs, aux leaders naturels. Dans certains vestiaires du Top 14, l’entraîneur parle moins que le demi de mêlée ou le troisième ligne, porteurs du vécu du terrain. Enfin, tout est relatif…
Alors, à quoi ça sert vraiment ? « À créer un instant de vérité collective », répondent souvent d’une même voix lss acteurs du jeu. Un sas entre l’entraînement et le chaos du match. Un moment où l’on se rappelle pourquoi on joue, avec qui, et comment. Le reste – la victoire ou la défaite – ne se décide pas là. Mais sans ce moment suspendu, le rugby perdrait sans doute une part de son âme.