“Grigri” et objet de superstition au foot, à quoi sert la serviette au rugby ?

On l’a vue surgir au détour de la finale de la CAN de football dimanche 18 janvier, entre le Maroc et le Sénégal. La serviette du gardien Edouard Mendy a cristallisé les tensions et provoqué débats et commentaires disproportionnés. La scène a surpris parce qu’elle semblait incongrue. Mais dans le rugby, comme au foot, la serviette est un accessoire du jeu et n’est ni anecdote ni coquetterie. Elle est un outil technique, un repère mental, un rituel fondateur, au cœur même de la mécanique sportive.
Au rugby, la serviette ne relève ni de la superstition ni du théâtre. Elle répond à une exigence absolue de maîtrise. Photo : Daniel Derajinski/Icon Sport.
Au rugby, la serviette ne relève ni de la superstition ni du théâtre. Elle répond à une exigence absolue de maîtrise. Photo : Daniel Derajinski/Icon Sport.

“Grigri” et objet de superstition au foot, à quoi sert la serviette au rugby ?

On l’a vue surgir au détour de la finale de la CAN de football dimanche 18 janvier, entre le Maroc et le Sénégal. La serviette du gardien Edouard Mendy a cristallisé les tensions et provoqué débats et commentaires disproportionnés. La scène a surpris parce qu’elle semblait incongrue. Mais dans le rugby, comme au foot, la serviette est un accessoire du jeu et n’est ni anecdote ni coquetterie. Elle est un outil technique, un repère mental, un rituel fondateur, au cœur même de la mécanique sportive.

Une finale pauvre en niveau de jeu, mais riche en scènes insolites et en archives visuelles. Ce Maroc-Sénégal, finale de la Can dimanche 18 janvier remportée par les Lions de la Teranga, a réservé son lot de surprises. Et voir les joueurs marocains, comme en demi-finale contre le Nigéria, courir après la serviette du gardien sénégalais en plein match, elle-même protégée coûte que coûte par un autre coéquipier, a quasiment éclipsé un jeu maussade. La serviette s’est donc transformée en objet de fantasme. Un “grigri”, selon les Marocains, servant aux sorts des marabouts et sorciers sénégalais pour déterminer l’issue de la finale. Le résultat du match aura finalement donné raison aux superstitions… 

Plus rationnelle est la serviette au rugby, sport de mains et de sueur. Des mains qui attrapent, portent, passent, lancent, raffûtent. Des mains exposées à la pluie, à la boue, parfois au sang. Dans cet univers, la serviette n’est pas un confort, mais une nécessité. Elle conditionne la précision du geste, donc d’une certaine manière la survie collective. Le symbole le plus évident reste celui du talonneur, penché sur la ligne de touche, qui essuie longuement le ballon avant son lancer.

Ce geste est presque sacré. Il ne relève ni de la superstition ni du théâtre. Il répond à une exigence absolue de maîtrise. Une touche mal lancée peut faire basculer un match. Et accessoirement de se faire appeler “pizzaiolo”. “On parle souvent du saut ou du timing, rarement du ballon”, glissait Mathieu Blin, ancien du Stade Français désormais consultant Canal, il y a quelques semaines. Pourtant, s’il est humide, tu peux être parfait, ça ne sert à rien.” La serviette efface l’aléa. Elle remet le jeu dans le champ du contrôle humain. Ou pas…

Le talonneur n’est pas le seul à y recourir. Fut une époque, le demi de mêlée s’essuyait les mains sur les maillots (de préférence sur celui de l’adversaire) avant d’extraire un ballon sous pression. Puis avec une serviette, entre deux actions, une fois les soigneurs au milieu du terrain. Le buteur, surtout, prend le temps de sécher le cuir avant un coup de pied décisif. Dans un rugby de plus en plus rapide, où chaque erreur se transforme en sanction immédiate, la serviette agit comme une garantie minimale. Elle ne promet pas la réussite, mais elle retire une variable.

Décompression, isolement

Elle joue aussi un rôle plus subtil, presque invisible. Celui du tempo. Essuyer le ballon, c’est suspendre le temps sans l’arrêter. Quelques secondes volées au chaos pour respirer, recentrer l’attention, répéter intérieurement le geste à venir. Un “sas”, pour plusieurs ouvreurs. A savoir, un objet de décompression, d’isolement, avant de prendre ses responsabilités.

Il y a enfin le rituel. Celui de la serviette toujours pliée de la même façon. Posée au même endroit. Transmise par le même soigneur. Ces détails rassurent les joueurs dans un environnement fondamentalement instable. Le rugby aime les routines, parce qu’elles offrent de la constance au milieu du désordre. Elles sont peut-être d’une certaine manière l’expression permettant de domestiquer la violence du jeu. Et puis, la serviette va de paires avec la bombe magique, quand un petit bobo vient faucher sa confiance.

Contrairement à d’autres sports, le rugby ne cherche pas à nier les éléments. Un sport qui compose avec la pluie, le froid, la boue. La serviette pourrait incarner cette philosophie, et bien qu’elle n’efface pas les conditions, elle permet de faire avec. Simple morceau de tissu, un peu râpant ou irritant, universel, sans technologie ni sophistication apparente, elle rappelle que le rugby reste un sport profondément matériel.

Sur un terrain de rugby, personne ne s’étonne de voir un joueur essuyer un ballon avant un geste clé. »

L’épisode aperçu lors de la finale de la CAN a frappé parce qu’il transposait hors de son cadre habituel un objet qui, au rugby, ne choque personne. “Sur un terrain de rugby, personne ne s’étonne de voir un joueur essuyer un ballon avant un geste clé, nous souffle un éducateur. Cela fait partie du langage du jeu, discret, mais essentiel.

La serviette n’apparaîtra jamais dans une feuille de statistiques. Elle ne sera pas créditée d’une touche volée ni d’une pénalité réussie. Et pourtant, sans elle, certains gestes fondateurs du rugby perdraient leur précision. Le lancer du talonneur, la réception sous pression, le coup de pied de la gagne… Toute serviette a son histoire et rappelle que le rugby se joue aussi dans l’attention portée aux détails. Et parfois, la frontière entre la victoire et l’échec tient à un ballon parfaitement sec…

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