La vidéo circule en boucle sur les réseaux : une scène familière, presque un gag attendu. Un groupe de supporters, blousons de cuir et casquettes vissées, débitant avec gourmandise les mêmes images toutes faites du rugby – faut-il être du Sud-Ouest, vivre d’ »essentiellement de 3e mi-temps » et arborer des oreilles en chou-fleur pour être légitime dans ce sport ? De Dupont à Ntamack, les joueurs eux-mêmes en rient parfois : « Tous les rugbymen sont des armoires à glace« , ironisait Antoine Dupont il y a quelques semaines, avant de rappeler avec un sourire que de plus en plus de « petits gabarits » percent à l’international, et que l’hygiène de vie moderne balaye l’illusion des pintes post-match systématiques.
https://www.instagram.com/reel/DQHnJRLCO8o/?igsh=eGNyM3Znc2dndmFiMais pourquoi ces clichés, si ancrés, s’obstinent-ils à coller au maillot du rugby ? La réponse tient, paradoxalement, à ce qui fait sa richesse culturelle : un imaginaire collectif nourri de valeurs puissantes – la virilité, la camaraderie, le combat – auxquelles s’ajoute une géographie affective forte, celle des terres de rugby comme le Sud-Ouest français. Ces récits partagés fonctionnent comme des « mots de passe » qui unissent une communauté, mais figent aussi le sport dans un carcan identitaire presque folklorique.
Une dualité caricaturale
À force de répétition, ces images deviennent des clichés – des façons de voir simplifiées qui servent aussi à définir ce qui oppose le rugby à d’autres disciplines, en particulier le football. L’un, sport de brutes jouées par des gentlemen ; l’autre, sport de gentlemen … et de brutes, raille parfois la conversation populaire. Cette dualité, certes caricaturale, existe bel et bien dans la culture populaire – l’humour s’en empare volontiers, pas uniquement pour railler le rugby, mais pour jouer avec nos attentes et nos propres préjugés.
– Monsieur l’arbitre, on peut discuter ? 💬
— TOP 14 Rugby (@top14rugby) October 23, 2024
– Non ! 😅
Sifflet en main, les arbitres gardent le cap avec un brin d'humour… et beaucoup de passion ! Régalez-vous avec @TousArbitres💛#TousArbitres | #TOP14 pic.twitter.com/iohoQJq0Tv
Les humoristes trouvent dans ces stéréotypes une matière première idéale : facile à saisir, immédiatement reconnaissable, elle fonctionne comme un ressort comique. Qu’il s’agisse de sketches, de parodies ou de reels viraux, le ressort est toujours le même : jouer sur l’exagération des traits – le pilier bourru, le sudiste invétéré, la troisième mi-temps qui dure plus que le match. En caricaturant ces clichés, ils offrent une revanche douce et rieuse aux non-initiés, tout en invitant parfois à s’interroger sur leur pertinence réelle.
Mythologie vivante
Pourtant, derrière ce rire se cache une réconciliation ambiguë : accepter de se moquer de soi, c’est aussi reconnaître l’attachement profond qu’on porte à ces images. Car au fond, les clichés du rugby ne disparaîtront peut-être jamais et font partie d’une mythologie vivante, d’un sport qui a toujours su conjuguer tradition et modernité, force brute et finesse stratégique, ferveur populaire et héritage culturel. Et tant que ces récits continueront à exister, les humoristes, fidèles picadors de l’ovale, auront encore de quoi se régaler.