Le profil d’Arthur Prevost est unique. Il y a quelques semaines, le sportif âgé de 27 ans signait à Floirac, club de Fédérale 1. Jusque-là, rien d’anormal. Sauf que le natif du sud-ouest n’est pas rugbyman. Il débarque en provenance du… bobsleigh. Joueur au gabarit impressionnant, Arthur Prevost est un véritable pari.
Repéré par l’entraîneur Christophe Hamacek, l’athlète a épaté tout le monde lors des tests physiques. Aussi voire plus rapide que Louis Bielle-Biarrey, doté d’une force tout aussi incroyable, Prevost mérite d’être connu.
Passé par l’athlétisme et notamment le décathlon, le néo-rugbyman aurait dû disputer les prochains JO d’hiver avec l’équipe de bobsleigh de Monaco. Son rêve s’éloigne mais son ambition, elle, reste intacte. Entretien.
RUCK ZONE : Arthur, il y a peu, tu signais à Floirac à la surprise générale. Comment cela s’est fait ?
Arthur Prevost : C’est assez drôle. Je connais très bien le président qui est un ami à moi. Christophe (Hamaceck, NDLR) est arrivé pour relancer le projet de Floirac. Et j’étais là. On a parlé de moi et Christophe a direct adhéré à ma personne et à mon profil. Pour lui, je représentais un petit défi. J’étais le genre de joueur qu’il aimait avoir sous son aile. Enfin, sur son aile du coup (sourire). On en avait beaucoup rigolé. Je lui disais que ce n’était pas possible parce que je préparais les Jeux Olympiques de Milan avec Monaco en bobsleigh. Depuis mai-juin dernier, j’y pensais tous les jours, toutes les semaines. Je venais aux matches, je soutenais l’équipe. Christophe avait toujours un petit mot pour moi et me demandait : « bon, quand est-ce que tu signes chez nous ? ». C’était drôle mais je sentais qu’il avait un réel intérêt pour moi.
J’adore le rugby, j’en suis fan depuis petit. Alors quand il y a eu une annonce pour dire que notre course aux Jeux Olympiques était terminée parce que notre pilote s’était blessé, Christophe m’a appelé. Il a essayé de me consoler parce que mon rêve s’était envolé alors que nous, on a fait tout ce qu’il fallait. J’avais gagné les tests de sélection, j’étais en passe d’être titulaire, avec Cyril qui est un pousseur. J’avais prévu une saison à faire des Coupes du monde, des Championnats d’Europe, des JO… Mais finalement, j’allais rester à la maison. C’était dur. Christophe m’a alors dit : « écoute, moi j’aimerais vraiment que tu joues avec nous, je crois vraiment en ton potentiel ». Il m’a demandé si j’étais prêt à signer. Il m’a convaincu et j’ai dit oui.
Tu as dû passer des tests avant de t’engager. Etant donné que tu as signé, tu l’as donc convaincu à ton tour ?
ll faut croire ! A chaque entraînement, il a l’air d’être aux anges (sourire). Chaque action que je réalise a l’air de lui plaire. C’est-à-dire que je suis un grand bosseur. J’adore ça. Il m’a dit qu’il fallait que j’apprenne deux trois trucs, il m’a mis en contact avec des gens dont Christophe Damien (préparateur physique, NDLR) pour faire des tests physiques et voir quel était mon niveau physique par rapport au rugbyman de base. On a fait tous les tests, j’ai commencé à travailler les appuis notamment car moi, je cours tout droit (rire). Il faut croire qu’il est plutôt content. Physiquement, je suis plutôt conforme. Surtout en termes de vitesse puisque je viens d’un sport où la notion de rapidité est très loin de celle du rugby. C’est très compliqué pour moi de ne pas être hors-jeu tout le temps. Hormis les placements défensifs, je pense que je m’en sors bien. Là, on va travailler pour être meilleur et surtout pour comprendre la défense.
Tu viens donc du bobsleigh. Quelqu’un qui passe du bobsleigh au rugby, c’est presque du jamais vu, non ?
C’est peut-être une première (sourire). Espérons que ce soit un pari gagnant. Après, c’est vrai que c’est assez similaire dans le sens où on travaille beaucoup la force, l’explosivité et la vitesse. Je pense que ce sont des qualités nécessaires pour jouer au rugby. On n’est pas forcément agiles ou techniques même si tu as beaucoup de choses qui y ressemblent comme être capable d’embarquer dans un bob – qui est étroit -, à pleine vitesse. On se fait chahuter dans un bob. Pour me faire rentrer dedans au rugby depuis quelques semaines et par rapport aux chutes et aux descentes tumultueuses en bob, le rugby, c’est de la rigolade !

Tu as dû être une curiosité pour tes nouveaux coéquipiers… Comment t’ont-ils intégré ?
Les plus vieux joueurs me connaissent parce que je venais voir régulièrement les matches. Ils connaissent mon parcours, on se suit sur les réseaux. Mon préparateur physique pour le bobsleigh, c’est le même que celui de Floirac. Je pense que je fais rire un peu tout le monde parce que je suis souvent perdu. En défense ou quand il y a des tactiques annoncées, ce n’est pas simple pour moi. En défense, je suis vraiment perdu. Heureusement, on a des arrières qui sont très gentils avec moi, comme les centres. Tout le monde est gentil avec moi. Ils me taquinent beaucoup parce que pour eux, tout ce que je fais, je le fais trop vite. Le rugby, comme le bobsleigh d’ailleurs, c’est quand même un sport très technique.
Avais-tu déjà des bases rugbystiques ?
Très jeune, j’avais joué. Je viens du Sud-Ouest donc forcément… Petit, tout le monde faisait du rugby. Après, je suis parti dans l’athlétisme. Comme le vélo, cela ne s’oublie pas. Mais bon, je n’en suis pas vraiment convaincu. Autant, attraper des ballons, faire des passes, ça, ça va. Mais en défense… Et puis même, il y a pas mal de règles qui ont changé depuis 15 ans. Quand on est petit, tu joues, tu rigoles. Maintenant, il ya des tactiques et des placements à apprendre. Mais encore une fois, j’ai la chance d’avoir des coéquipiers qui m’aident beaucoup.
Tes débuts en équipe fanion sont-ils pour bientôt ?
J’ai fait un premier match en espoirs contre Sarcelles. J’ai joué une mi-temps. Je pense que j’ai fait de bonnes actions mais on a aussi vu que j’étais encore perdu en défense. Offensivement, j’ai apporté quelques trucs intéressants. J’ai joué en espoir parce que je n’allais pas directement jouer en en première. Pour l’instant, ce n’est pas réalisable. Cela dépendra des coachs, quand ils diront que je suis prêt. On a de très très bons joueurs, surtout à mon poste. Ils sont en place. Peut-être que je vais plus vite qu’eux (sourire), j’ai peut-être un plus gros gabarit mais je n’ai pas du tout la prétention de dire que je peux prendre leur place.
« Là, je vais avoir 28 ans dans six mois. Il est temps que je pense à où est-ce que je veux en être, sachant que mon rêve était de faire les Jeux Olympiques. Je me dis que le rugby peut m’offrir une nouvelle vie, donc à voir ce que ça va donner »
Ton parcours est atypique… Peux-tu nous le raconter ?
J’ai commencé par le judo très jeune. Ensuite, je suis parti au rugby et au foot. J’ai touché à un peu tous les sports au collège parce que j’avais la chance d’être dans un sport-études. C’est là où j’ai découvert l’athlétisme. J’avais une appétence pour ça. J’étais passionné mais j’ai continué à faire un peu de rugby à côté. Je jouais au LMRCV, à Villeneuve d’Ascq. A la fin de l’année, j’ai pris la décision de partir aux Etats-Unis grâce à l’athlétisme. Ils m’ont donné une bourse pour suivre mes études. En France, ça n’aurait pas été la même chose. Progressivement, l’athlétisme ça a bien fonctionné. J’ai gravi les échelons un par un, j’ai fait des podiums aux Etats-Unis, je suis rentré en France, j’ai fait des podiums au championnat de France, puis sur des gros meetings du World Tour. J’ai pu participer au Décastar. J’ai décroché une qualification au championnat d’Europe, il y a 5 ans, sur le Décathlon. Je n’y ai pas été parce qu’ils n’envoyaient que deux athlètes, et qu’à ce moment-là il y avait Kevin Mayer et un autre athlète devant moi. C’est là où j’ai commencé le bobsleigh et je me suis passionné pour ce sport. C’est vraiment une vie à part, on voyage énormément, on n’est quasiment jamais à la maison, on va dans tous les pays du monde pour faire des courses, des stages, des compétitions…
« Au début, j’ai cru à une mauvaise blague. Parce que du bobsleigh à Monaco… Je ne connaissais que Rasta Rocket et je ne voyais pas de glace à Monaco (rire). Très vite, j’ai compris que c’était sérieux
Là aussi, comment s’est passé le passage du décathlon au bobsleigh ?
Pour le coup, ce n’est pas si inédit que ça. Je suis arrivé là-bas grâce à Bruno Mingeon, qui est le sélectionneur de Monaco et aussi le sélectionneur de l’équipe de France. Il m’a contacté à la suite de mon premier podium au championnat de France Elite, en me disant que pour lui, j’avais un potentiel. Au début, j’ai cru à une mauvaise blague. Parce que du bobsleigh à Monaco… Je ne connaissais que Rasta Rocket et je ne voyais pas de glace à Monaco (rire). Très vite, j’ai compris que c’était sérieux. Je me suis pris au jeu, et ça m’a fait bifurquer de l’athlète qui stagnait à un sport avec des moyens financiers. En France, le sport, c’est compliqué. Si tu n’es pas rugbyman, footballeur ou basketteur, gagner ta vie, c’est impossible. Moi, j’ai cinq titres de champion de France Elite. Si j’avais 400 euros par mois, c’était bien. Là, j’ai vu la possibilité d’avoir une certaine pérennité en termes d’argent. Parce que le bob, ça paye. Ce n’est pas très développé en France mais en Europe et dans le monde, c’est quand même très connu. Il y a de gros sponsors. C’est aussi le sport du Prince (de Monaco, NDLR).

Tu as dit que tes chances de participer aux JO d’hiver sont réduites, c’est-à-dire qu’il reste encore un petit espoir. Tu y crois ?
Il reste l’espoir de 2030. Mais est-ce que je serai apte ? Est-ce que j’ai l’envie de poursuivre jusqu’en 2030 ? A l’heure actuelle, j’aime tellement ce sport qu’il y a une partie de moi qui a envie de dire oui. Maintenant, il y a plein de paramètres à prendre en compte. Il y a les moyens qui vont être mis en place, mon début au rugby, est-ce que je vais être capable de gérer les deux ? Est-ce qu’il va falloir que j’arrête l’un des deux ? Je n’ai pas encore assez de recul sur le rugby pour savoir où est-ce que ça va m’amener. Il est vrai que je ne sais pas faire les choses à moitié. Quand je commence un projet, j’y vais à fond. Que ce soit un double projet ou pas. Là, je pars sur un double projet. Je suis quelqu’un de très ambitieux. Et puis on m’a beaucoup parlé du rugby à 7 ces derniers jours. C’est quelque chose qui me correspond bien. J’adore jouer à 15 mais depuis qu’on m’a parlé du 7, il y a une partie de moi qui me dit que je peux peut-être aller chercher quelque chose là-dedans aussi. Il y a peut-être une possibilité de faire les JO en rugby à 7… Je n’ai pas la prétention de dire que je peux le faire, attention. Après, si on m’avait dit il y a 4 ans que j’allais devenir l’un des meilleurs pousseurs de Monaco en bobsleigh, je ne l’aurais pas cru non plus.
« Quand je vois le nombre de kilomètres par heure que je réalise, par rapport à Louis Bielle-Biarrey, je me dis qu’il est même un peu loin de ma pointe de vitesse ! »
Il paraît que sur des tests physiques faits avec Floirac, tu as été impressionnant…
(Sourire) C’est compliqué à dire car je n’ai pas vraiment de repères là-dedans. Mais c’est vrai qu’il paraît que je sors du lot en termes de force. On a fait pas mal de tests de force pour tester les ischios, les adducteurs, les fessiers… Il faut croire que j’étais au-dessus ! En termes de vitesse, je pense qu’il n’y a pas beaucoup de rugbyman qui courent comme je cours. Quand je vois le nombre de kilomètres par heure que je réalise, par rapport à Louis Bielle-Biarrey, je me dis qu’il est même un peu loin de ma pointe de vitesse ! Bon après, ils sont très forts en rugby. Pour l’instant, moi, je ne sais que courir. Je fais entre 95 et 100 kilos, je développe pas mal de force, j’ai une détente importante, j’ai une explosivité importante, j’ai des chronos sur 30 mètres qui sont je importants… Ce que j’ai pas en revanche, c’est la technique.Home V2
Et justement tu parles de ta pointe de vitesse, tu peux nous donner un chiffre ?
J’ai couru des 60 mètres en moins de 6,80 secondes. Aux 30 mètres lancés, je suis en 2,85, secondes. Ce sont de très gros chronos. Ce sont des choses qui, pour quelqu’un de mon gabarit, ne sont pas courantes. Quand je suis arrivé, tout le monde pensait que j’étais un troisième-ligne (rire).
La Fédération de bobsleigh est-elle toujours à tes côtés ? A-t-elle entendu ton engagement au rugby ?
Elle me soutient. J’ai annoncé ouvertement que je signerai au rugby. Pour l’instant, je n’ai pas eu de contre-indication à cela. Ils connaissent mon implication envers Monaco ces dernières années. J’ai toujours été irréprochable. Pour le moment, c’est flou pour tout le monde. Ne sachant pas où on va demain, je pense qu’ils ne m’en tiennent pas rigueur, tant que je tiens mon engagement cette année. Je continue d’aider les jeunes. Pour les JO de 2030, il n’y a pas encore de projet réellement lancé. Tout sera décidé en avril. C’est là que je prendrai une décision. A l’heure actuelle, si je devais garder un projet, ce serait le rugby. Maintenant si je peux avoir les deux… Je n’ai pas envie d’arrêter le bobsleigh. Cela me procure beaucoup trop de sensations. Maintenant, tout va dépendre. J’ai 28 ans et je dois penser à mon avenir. Et si le rugby peut me permettre d’avoir une stabilité que je ne peux pas avoir sans le bobsleigh à l’heure actuelle, je prendrai des décisions.
Pour conclure avec le rugby, l’objectif est donc de jouer avec l’équipe première mais aussi de marquer pas mal d’essais…
Oui, je suis quelqu’un d’ambitieux. Pour l’instant, il n’y aucun joueur à qui je peux prendre la place. Ils sont beaucoup trop forts à mon goût. Même le banc est trop fort pour moi. Techniquement parlant, c’est très solide. Christophe a créé un groupe qui joue le haut tableau. Ma place, je vais essayer de la gagner. Et si je la gagne, ce sera par le mérite. Et puis j’ai toujours mes obligations avec Monaco. Je veux me rendre le plus disponible possible pour l’équipe et rendre Christophe fier.